La Libération d’Amay : mémoire d’un tournant historique
Rencontre avec David Fraiture, historien passionné et gardien de la mémoire résistante
À l’occasion des commémorations de la Libération d’Amay, nous sommes allés à la rencontre de David Fraiture, historien local reconnu, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’histoire de la région et plus particulièrement sur la Résistance en Hesbaye hutoise.
Originaire de Chapon-Seraing, David Fraiture s’est d’abord passionné pour l’histoire paroissiale du XVIIe et XVIIIe siècle avant que les récits familiaux, les silences et les non-dits de la Seconde Guerre mondiale ne le rattrapent. « Je m’étais juré de ne jamais écrire sur la Résistance », confie-t-il, lucide face à la complexité d’un sujet encore sensible dans nos villages. Et pourtant, cinq années de recherche acharnée, des milliers d’heures de lecture, d’interviews, de dépouillement d’archives plus tard, il publie un ouvrage de référence sur l’Armée secrète et le Front de l’indépendance en Hesbaye hutoise. Un addendum vient d'ailleurs compléter récemment ce travail monumental.
Amay, 7 septembre 1944 : un jour de fête… et de tensions
Le 7 septembre 1944, les chars de la IIIe division américaine traversent la Chaussée de Liège et entrent dans Amay. « C’était un jour de fête pour la population », explique l’historien. « Après quatre années d’occupation, les habitants attendaient cet instant avec espoir, même si la peur restait palpable. » La Libération fut accueillie avec soulagement, mais elle fut aussi le théâtre de revers brutaux pour les collaborateurs, notamment à Ombret et à Ampsin dont les bourgmestres rexistes furent renversés dans la foulée.
Une Résistance plurielle, entre bravoure et discrétion
Dans les campagnes hesbignonnes, la Résistance s’organisait dans l’ombre : postiers, enseignants, paysans, ouvriers… tous n’avaient pas les armes à la main, mais beaucoup agissaient dans l’ombre. « Les postiers d’Amay, par exemple, ont joué un rôle crucial en détournant des courriers allemands au profit des réseaux résistants. »
David Fraiture rappelle que cette Résistance était divisée en deux grandes mouvances : l’Armée secrète, plutôt conservatrice, et le Front de l’indépendance, d’inspiration plus progressiste, en lien direct avec le Parti communiste. Et puis, il y avait aussi les Résistants de la dernière heure, nombreux à se mobiliser à la suite du Débarquement de Normandie en juin 1944.
Le massacre de la ferme Saint-Lambert : une tragédie évitable ?
Parmi les épisodes les plus tragiques recensés, le massacre de la ferme Saint-Lambert reste un traumatisme vivace dans la mémoire des Amaytois.
Ce QG de la Résistance, isolé près des bois, fut le théâtre d’un affrontement sanglant : une patrouille SS, attirée par la faim, se présente à la ferme quelques jours avant la Libération. Une porte s’ouvre. Les résistants ripostent. Le chaos s’ensuit. Sept personnes sont exécutées. « Ce drame aurait peut-être pu être évité », glisse David Fraiture, ému. Parmi les témoins de cette époque, Pol Pirson, doyen Amaytois nonagénaire, se souvient encore du passage des SS… Coiffeur, il a dû raser les bourreaux.
Léona Maréchal, dont les parents exploitaient la ferme Saint-Lambert, était agent de liaison de la Résistance et a participé à la création de dépôts d’armes et de vivres à la ferme, à l’hébergement de Russes, d’aviateurs américains et à la distribution de journaux clandestins. Elle fût malmenée par les Allemands suite à ce drame.
Souvenirs, fêtes et reconstruction
Malgré les privations, malgré la peur, la Libération a donné lieu à des scènes de liesse. « Il y a eu des fêtes dès l’arrivée des Américains, puis à l’été 1945, lorsque les prisonniers de guerre sont revenus. Chaque commune a voulu célébrer la fin de cette période noire. »
Des lieux de mémoire, comme le monument intercommunal de la place Sainte-Ode (inauguré en 1947) ou la stèle du Refuge Marsouin à l’entrée de la ferme Saint-Lambert, nous rappellent aujourd’hui ces heures sombres et lumineuses à la fois.
Transmettre pour ne pas oublier
Aujourd’hui, David Fraiture plaide pour une transmission active de cette mémoire. « La paix commence dans les cours de récré », affirme-t-il avec conviction, saluant l’implication des écoles amaytoises lors de l’inauguration du Monument de la Paix. Pour lui, c’est dès le plus jeune âge que l’on doit apprendre ce que fut cette époque : les privations, les choix douloureux, la solidarité… mais aussi l’importance de préserver la liberté.
Un travail d’orfèvre… et d’humanité
Sa méthode de travail, David Fraiture la qualifie de « vivante et imprévisible » : appels sur les réseaux sociaux, archives confidentielles, rencontres inopinées… « J’ai dû peser chaque mot. On parle de personnes dont les enfants, petits-enfants, parfois même arrière-petits-enfants sont encore parmi nous. Il fallait rester prudent, équilibré. » Ce travail, il l’a accompli avec rigueur, passion… et beaucoup de café, comme il aime à le rappeler avec humour.
Et après ?
L’historien ne compte pas s’arrêter là. Il prépare actuellement une plaquette sur la collégiale et le chapitre d’Amay, à paraître d’ici la fin de l’année. En parallèle, il continue de collecter, de recouper et de transmettre.
« Ce que je veux qu’on retienne de cette période ? Qu’elle fut faite de privations, de douleurs, de pertes… mais aussi d’espoir, de résilience et d’une formidable volonté de reconstruire. » Une leçon d’histoire… et d’humanité.